
On sait que Léon Bloy a écrit d’énormes conneries sur les juifs, notamment dans Le Salut par les Juifs, allant jusqu’à dire – on cite de mémoire – “l’histoire des Juifs barre l’histoire de l’humanité comme un barrage élève l’eau d’un fleuve” (ou quelque chose d’approchant). Lucien Rebatet reconnaissait les qualités de l’écrivain, mais raillait l’homme sans ménagement, le qualifiant de “crétin pyramidal” (Les Décombres ?).
Dans son roman de 1886 intitulé Le Désespéré, Léon Bloy avait pourtant touché du doigt l’origine du problème juif, à savoir l’inceste. Mais à l’instar du Drumont, il ne comprenait alors sans doute pas toute l’importance de cette question. Il a fallu pour cela attendre que Freud nous démontrât, au début du XXe siècle, les liens entre l’inceste et l’hystérie. Après quoi, c’est le Miroir qui nous donnerait la clef de l’énigme.
Un lecteur avisé nous envoie cet extrait du Désespéré.
Chapitre LV, dépeignant Catulle Mendès :
“Properce Beauvivier est juif de naissance et se nomme Abraham. Abraham-Properce Beauvivier. Juif cosmopolite, d’origine portugaise, rencontré et baptisé, dit-on, par un moine passant, à l’eau du premier ruisseau, sur une route d’Allemagne ; un peu plus tard, allaité par Deutz, le youtre fameux qui bazarda la duchesse de Berry, et grandissant à Bordeaux chez ce patriarche. Il se peut que tout le secret de sa destinée morale tienne dans la circonstance de ce conjectural baptême, donné par un inconnu, sur le rebord symboliquement vaseux d’un fossé de grand chemin. On assure que ses parents en conçurent une rage inouïe, dont ses dents grincent encore, et qu’il n’a jamais pu prendre son parti de ce sacrement d’occasion qui paraît agir sur lui comme un maléfice.
Aussi dénué de génie que pourrait l’être, par exemple, un expéditionnaire de l’Assistance publique, mais étonnamment rempli de toutes les facultés d’assimilation et d’imitation, il s’enleva, d’un bond, dans le cerveau déjà crevé du romantisme, avec une vigueur de reins qui lui valut, il y a vingt ans, l’adoption littéraire du vieil Hugo.
A partir de ce bienheureux instant, sa vie fut un rêve. Il devint le réservoir des bénédictions du Père. – Regardez mon fils Properce, disait celui-ci aux débutants avides, et allez en paix ! – Properce, de son côté, puisait à pleines mains dans le tiroir aux rayons et saccageait le coffre-fort aux auréoles, les empilant par douzaines sur sa propre tête, comme les couronnes d’un lauréat de collège vingt fois élu. Il est ainsi devenu glorieux par la poésie, par le roman, par le conte, par le théâtre et même par la politique profonde, ayant été sagement impétueux contre les communards, quand on fusillait, et les dépassant ensuite, quand on ne fusilla plus. Il est surtout devenu le lyrique du proxénétisme et de la trahison, et c’est par là qu’il est entré dans l’hermétique originalité, dont les crochets et les monseigneurs de ses autres lyrismes n’auraient pu forcer la serrure.
Imiter Victor Hugo aussi parfaitement que Beauvivier n’est pas interdit à tous les mortels, mais nul ne peut prétendre à refléter seulement l’ombilic de ce Rétiaire de l’Innocence. Voilà tout ce que l’on en peut dire. Celui qui chantera, d’une juste voix, sur la cithare ou le tympanon, la haine de cet homme pour l’innocence, sera certainement un moraliste à l’aile robuste et un fier lapin. Il ne faut pas rêver mieux que d’en constater certains effets. Il paraît que la vieille crasse juive brûle comme un sédiment calcaire, lorsqu’elle est touchée par l’eau du baptême.
Beauvivier est l’auteur d’un nombre infini de livres de diverses sortes, mosaïque perverse et compliquée, où transparaît, sans relâche, l’intime obsession de déshonorer et de salir. Son dernier roman, l’Inceste, une des plus effrontées copies d’Hugo qu’on se puisse aviser d’écrire, est un dosage monstrueux de neige, de phosphore et de cantharides, calculé pour corroder les entrailles d’un adolescent, vingt-quatre heures, au moins, après l’absorption, — la lâcheté de son cœur étant égale à la timidité de sa pensée. L’objet de ce livre, en effet, la glorification de l’inceste, non par vulgaire manie de sophistiquer, mais pour cette primordiale, souveraine et péremptoire raison que le Seigneur Dieu l’a défendu. Car il ne peut s’empêcher de croire en Dieu et sa vocation manifeste est de jouer les “Anciens Serpents”. Seulement, il se dérobe au moment de conclure et finit par un équivoque triomphe de la vertu, en laissant insidieusement planer le désir du mal sur la curiosité qu’il vient d’exciter. Cet empoisonneur a osé mettre en circulation, sous forme de Contes pour les jeunes filles, de dissolvants et inexorables toxiques. On raconte qu’il en prépare d’autres encore pour les enfants au-dessous de dix ans.
Une hystérie maladive, d’ordre effrayant, est l’insuffisante explication de cette fureur qui n’irait à rien moins qu’à contaminer la lumière. C’est à se demander si l’exécration physique de la blancheur n’est pas pour quelque chose dans l’inconcevable débordement de son écritoire.
Il passe pour avoir été beau, naguère. Lui-même le déclare en ces termes simples : “J’ai été très beau.” Il a cru devoir comparer son propre visage à celui du Christ. Homme à femmes, par conséquent, il a mis, de bonne heure, sa personne en adjudication et même en actions. On a vu des familles payer très cher des coupons de son alcôve. — Maquereau deux fois funeste, il ne lui suffit pas de ruiner les femmes pour s’en rendre maître, il se plaît ensuite à les enfermer dans la Tour de la faim du tribadisme, — imprévue par Dante, — où les malheureuses, privées du rognon nutritif de l’homme, sont réduites à se dévorer entre elles… Il s’est marié, pourtant, ce vainqueur, et il a épousé la plus belle femme qu’il a pu trouver, dans l’espérance, non déçue, de conquérir plus facilement les autres.”
Et, un peu plus loin dans le chapitre, ce morceau :
“Ce monstre, dont la seule excuse est d’être venu avant terme et d’être, ainsi, un fétus de monstre, a trouvé, cependant, le moyen de procréer des enfants et souffre, paraît-il, de ne pouvoir s’en faire aimer. Il se console, à sa manière, en donnant des bals d’enfants où sa boulimique rage de tendresse a cent occasions de se satisfaire… Malheur aux parents assez imbéciles ou assez criminels pour jeter dans ce pourrissoir leur progéniture !”.